« Le Mans 66 » : la vraie histoire !

Publié le mer 20/11/2019 - 14:38 . Mis à jour le mer 20/11/2019 - 16:15. par Jean-Luc Moreau

L’excellent film de James Mangold « Ford v Ferrari » dans son titre original, livre la vision hollywoodienne de la bataille entre Ford et Ferrari pour la victoire aux 24 heures du Mans 1966. Elle est assez juste mais, aussi étonnant que cela paraisse, la réalité dépasse la fiction ! Voici donc l’histoire incroyable (et vraie) de ce duel épique.

Affiche film le Mans 66
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Twentieth Century Fox Film Corporation
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L’histoire débute en 1963. Enzo Ferrari qui dépense de plus en plus d’argent en compétition craint que les profits de la vente des voitures de tourisme ne puissent plus financer sa passion de la course. Il entre donc en contact avec de grands constructeurs pour « adosser » Ferrari à leur puissance. L’un d’eux est Ford. C’est Lee Iacocca, alors vice-président de Ford, qui œuvre pour ce rapprochement. Iacocca est convaincu que gagner des courses est bénéfique pour l’image d’un constructeur alors qu’Henry Ford II, le petit-fils du fondateur, PDG de la marque, est convaincu du contraire.

Iacocca envoie son bras droit, Don Frey, pour négocier directement avec Enzo Ferrari. Mais l’autocratique patron italien se rétracte au dernier moment, déclarant qu’il ne peut accepter « la bureaucratie suffocante de la Ford Motor Company » (il signera pourtant avec Fiat en 1969…). Ce refus fait bondir Henry Ford II qui déclare « d’accord, si c’est ce qu’il veut, nous allons lui botter le cul et le battre au Mans ! »

Henry Ford II film Le Mans 66
Henry Ford II, ici interprété par Tracy Letts, ne s’intéressait pas du tout au sport automobile. Si Ford s’est autant investi dans les 24 heures du Mans c’est pour laver l’affront que lui avait fait Enzo Ferrari en refusant de lui vendre son entreprise
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Merrick Morton @Twentieth Century Fox Film Corporation
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Au départ, le programme GT 40 est surtout… anglais !

Depuis 1960, les Ferrari sont imbattables aux 24 heures du Mans et rien ne semble pouvoir mettre fin à cette succession de victoires. Sans doute par orgueil, Ford va alors dépenser une fortune pour y parvenir. On raconte que la marque américaine avait proposé 10 millions de dollars pour acheter Ferrari, la bataille sur la piste lui coûtera 3 millions de dollars en 3 ans et sans doute beaucoup plus au final …

Ferrari 330 P3 le Mans 66
Les Ferrari 330 P3 étaient les machines à battre
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Twentieth Century Fox Film Corporation
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En 1963, le programme d’endurance de Ford part de zéro. Même si Iacocca déclarera aux médias lors de la présentation de la GT 40 en avril 1964 : « c’est plus qu’une voiture, c’est un test des compétences et des capacités techniques de Ford », la vérité est que personne à Dearborn n’est capable de concevoir un tel engin. En fait, c’est Eric Broadley, le fondateur de Lola Cars qui est embauché pour concevoir le châssis monocoque à moteur central et John Wyer, un autre britannique, artisan de la victoire d’Aston-Martin aux 24 heures du Mans 1959, qui dirige sa construction. Certes, la forme, les dimensions, le nom de la voiture (GT 40 faisant référence à sa catégorie Grand Tourisme et à sa hauteur de 40 pouces, soit 1,02 m) sont choisis par Ford, mais c’est bien un projet anglo-américain et pas une création de Carroll Shelby, réalisée en 90 jours, comme le suggère le film.

Évidemment, Ford fournit les moteurs. Tout d’abord le V8 Indy de 255 cui (4,2 l), puis le 289 cui (4,7 l) de la Cobra et finalement le 427 cui (7 l) de Nascar.

Maquette Ford GT 40 1963
Cette maquette en argile de la GT 40 est plutôt élégante mais son aérodynamique s’est révélée catastrophique
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Ford Motor Company
Maquette Ford GT 40 1963
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Ford GT 40 1964
La première Ford GT 40 de 1964 était une voiture anglo-américaine
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Ford Motor Company

La GT 40 est mal née

Les débuts de la GT 40 sont très loin des aspirations de Ford, si bien que le constructeur américain décide de reprendre intégralement les rênes de l’écurie. Pour cela, il fait appel à Carroll Shelby, un ancien pilote et le concepteur des mythiques AC Cobra. Fin 1964, ce dernier récupère deux voitures, et après deux mois de développement dans le sud de la Californie, Ken Miles et Lloyd Ruby conduisent l’une d’elles à la victoire à Daytona. C’est plus un coup de chance que l’annonce d’une quelconque suprématie de la GT 40. En effet, elle est à nouveau battue par les Ferrari lors de presque toutes les courses et échoue aux 24 heures du Mans 1965, malgré la pole position et le meilleur tour en course, avec l’abandon des 6 voitures engagées.

Ford GT 40 Le Mans 64
Aux 24 heures du Mans 1964, la tenue de route des Ford GT 40 pose de gros problèmes
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Ford GT 40 Le Mans 65
En 1965, sur la piste mancelle, la GT 40 MK II démontre le potentiel du V8 Ford 7 l. Pourtant aucune voiture ne sera à l’arrivée
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Phil Remington dans l’ombre de Carroll Shelby et Ken Miles

Le film « Ford v Ferrari » exagère le rôle de Carroll Shelby et de Ken Miles dans le développement de la GT 40 MKII qui finira par gagner les 24 heures du Mans 1966. En fait, Shelby a su s’entourer de talents exceptionnels au sein de son écurie « Shelby-American ». Miles, un pilote britannique, fin metteur au point, en fait partie. Mais c’est surtout Phil Remington qui joue un rôle clé. Cet ingénieur aéronautique, également bon pilote, est un génie de la mécanique. C’est lui qui parvient à comprendre et résoudre les nombreux problèmes de la Ford GT 40. Sans lui, le programme Ford aurait été un échec cuisant, de même qu’il l’aurait été sans les moyens considérables engagés par la marque américaine.

Matt Damon et Christian Bale Le Mans 66
Le film de James Mangold met l’accent sur Carroll Shelby et Ken Miles, respectivement interprétés par Matt Damon et Christian Bale, mais la réussite de la Ford GT 40 MKII est essentiellement due à l’ingénieur Phil Remington
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Ford GT 40 MKII 1966
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En 1966, l'armée Ford débarque au Mans

En 1966, Ford débarque au Mans avec la plus incroyable armada jamais déployée par un constructeur : 8 GT 40 MKII « d’usine » à moteur 7 l, plus une voiture de secours, 7 moteurs de rechange, 21 t de pièces, un atelier mobile avec de l’outillage lourd et une centaine de techniciens, mécaniciens, ingénieurs et administrateurs. À cela s’ajoute 5 GT 40 (4,7 l) engagées par des écuries privées. C’est clair : il n’y a pas d’autre option que la victoire. Henry Ford II l’écrit d’ailleurs (avec toute la diplomatie qui caractérise ce véritable dictateur) à Leo Beebe qui dirige cette force expéditionnaire : « tu ferais mieux de gagner ! ».

Atelier Ford au Mans
Ford a déployé des moyens considérables pour battre Ferrari aux 24 heures du Mans aussi bien financiers que techniques ou humains
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Le Mans 66 équipe Ford
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Le film de la vraie course est un vrai film !

Tout commence très bien pour le team Shelby-American puisque Dan Gurney a signé le record du tour et décroche la pole position sur la Ford GT 40 MKII n°3. Ken Miles, sur la n°1, est second et Bruce McLaren, sur la n°2, quatrième. La première Ferrari n’est que 5e et John Surtees, le pilote le plus rapide de la Scuderia, vient de claquer la porte pour de fortes divergences avec Eugenio Dragoni, le directeur sportif.

La pression est donc plus faible au départ de la course. Malgré cela, le premier tour est digne d’un film catastrophe puisque Ken Miles n’a pas réussi à fermer la porte de sa voiture. Elle s’ouvre à de multiples reprises manquant de créer un accident. Il doit s’arrêter et repart le couteau entre les dents pour rattraper son retard.

Le Mans 66 départ
Au départ, les pilotes doivent traverser la piste, monter, s’attacher et démarrer. Mais Miles ne parvient pas à fermer la porte sa voiture. Il fera un tour comme cela
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Le Mans 66 Ford GT 40 Miles
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À mi-course, les Ford GT 40 occupent les 6 premières places ! Un rêve que Leo Beebe ne veut pas voir tourner au cauchemar comme les années précédentes. Il donne donc l’ordre aux pilotes de ralentir et de changer de rapport à 5000 tr/mn au lieu des 6200 tr/mn habituels. Les heures qui suivent n’ont donc rien d’une vraie course avec des temps au tour avoisinant les 4 minutes, c’est-à-dire 30 s plus lents que lors des qualifications ! La première place est occupée alternativement, au gré des ravitaillements, par Gurney-Grant sur la n°3, Miles-Hulme sur la n°1 et McLaren-Amon sur la n°2. Mais, à 10 heures du matin, le joint de culasse de la n°3 lâche… Bebee demande une nouvelle fois aux pilotes de ralentir, ce que ne respecte pas vraiment Ken Miles qui prend progressivement le large.

Le Mans 66 Ford GT 40
Les Ford GT 40 font cavalier seul à partir de la mi-course. Seuls les ravitaillements aux stands changent les positions en tête
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Le Mans 66 Ford GT 40 stands
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Un final rocambolesque

Sans doute vexé par l’attitude de Miles, Bruce McLaren propose à Leo Bebee de faire franchir la ligne d’arrivée simultanément aux 2 voitures de tête. Cette requête pour le moins osée est acceptée. Miles est sommé d’attendre McLaren ainsi que la GT 40 MKII de Ronnie Bucknum et Richard Hutcherson, qui occupe la 3e place 10 tours derrière. Toutes les trois franchiront ensemble la ligne d’arrivée…

Deux voitures sur la première marche du podium est toutefois un scénario que l’ACO ne peut accepter. L’organisateur de la course décide donc au dernier moment que celui qui a parcouru la plus grande distance sera sacré vainqueur. Comme McLaren s’était qualifié 4e, il était donc parti 6 m plus loin que Miles. En franchissant la ligne d’arrivée ensemble, c’est lui qui a effectivement couvert la plus grande distance. L’équipage McLaren-Amon l’emporte donc au nez et à la barbe de Miles-Hulme. On peut se demander pourquoi Bebee n’a pas prévenu ses pilotes de la décision de l’ACO ? Tout d’abord la communication (sans radio) était complexe et surtout cette révélation risquait d’attiser une rivalité destructrice entre les deux pilotes. Entre la colère de Miles ou celle d’Henry Ford II, présent sur le circuit du Mans, Beebe avait choisi…

Le Mans 1966 arrivée
Sur une piste trempée, les 3 Ford GT 40 MK II franchissent de concert la ligne d’arrivée. Pour quelques mètres de plus c’est l’équipage McLaren-Amon qui l’emporte
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Le Mans 1966 podium
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