Chevrolet Corvette C3 : l’histoire du squale de la route

Publié le jeu 04/07/2019 - 12:39 . Mis à jour le lun 23/09/2019 - 17:36. par Jean-Luc Moreau

En 1968, la 3e génération de Corvette tombe carrément dans l’exubérance. C’est un concept car à peine modifié, doté de moteurs surpuissants. Un chant du cygne avant une longue décadence qui ne s’achèvera que… 15 ans plus tard !

pub GM Corvette C3
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En 1968, outre-Atlantique, l’automobile est en pleine course à la démesure. Les normes antipollution n’existent pas encore et personne n’envisage un quelconque choc pétrolier. Aussi, la taille et la puissance des moteurs ne cessent de croître pour atteindre un paroxysme en cette fin de décennie. Vus de la vieille Europe, les chiffres donnent le tournis. 300 ch. est une puissance courante pour une berline familiale et une sportive digne de ce nom doit proposer au moins 400 ch. C’est déjà le cas de la « voiture de sport de l’Amérique » puisque, depuis 1965, la Corvette hérite de V8 big block dont les déclinaisons hautes performances atteignent jusqu’à 500 ch. ! Pour la 3e génération, programmée pour 1968, GM juge qu’il faut un design en adéquation avec cette férocité mécanique.

Le requin Mako qui sert de « modèle » à la C3 trône dans le bureau du patron du style de GM !
Corvette C3 et requin Mako
Nul besoin d’être un naturaliste confirmé pour remarquer les similitudes entre le requin Mako et la Corvette C3
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Une gueule de requin inspirée par… un requin !

Qui a-t-il de plus féroce et de plus beau qu’un requin ? C’est en substance ce que pense Bill Mitchell, patron du style de General Motors et grand amateur du prédateur marin. Il voue d’ailleurs un véritable culte au requin Mako, le plus rapide de tous les squales puisqu’il peut atteindre 110 km/h. Mitchell en a pêché un dans les îles Bikini et l’a fait naturaliser pour l’exposer dans son bureau. On comprend pourquoi son équipe s’en inspire pour dessiner le prototype Mako Shark 2 qui préfigure la Corvette C3. Il n’y a donc rien d’étrange à ce que la 3e génération de Corvette soit baptisée « shark » par les spécialistes. Son museau pointu, ses ailes proéminentes et ses ouïes latérales, qui ressemblent à des branchies, lui donnent vraiment la physionomie d’un requin.

Chevrolet Corvette C3 guide d’achat

Elle conserve aussi les codes habituels de la Corvette avec des phares escamotables, des doubles feux ronds et un poste de pilotage reculé loin en arrière. Cette dernière caractéristique n’a rien d’étonnante car la C3 n’est finalement qu’une C2 carrossée de façon spectaculaire. C’est peut-être pour ça qu’elle reprend, en 1969, l’appellation « Stingray » (en un seul mot cette fois) et pas « shark » qui lui va pourtant si bien. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les modèles de 1968 n’ont pas de nom. Les monogrammes n’étaient simplement pas prêts au moment du début de la production !

Concept GM Mako Shark 2
Les lignes du concept Mako Shark 2 ont presque été reprises telles quelles sur la Corvette C3
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10 secondes pour ôter le toit ! C’est ainsi que GM « vendait » le toit targa. On comprend son succès

La Corvette C3 est disponible en carrosserie cabriolet et targa

Corvette C3 pub GM

 

Si la déclinaison cabriolet est toujours au catalogue de la C3, le système « Targa » des Porsche 911 a fait des émules chez General Motors. Le coupé C3 reprend donc cette formule mais en y ajoutant un longeron entre le pare-brise et la partie fixe à l’arrière du toit. C’est le fameux T-top qui permet d’ôter le toit en 2 parties et même la lunette arrière en verre (jusqu’en 1972) grâce à la rigidité du système.

Il remporte un vif succès dès la seconde année de sa commercialisation avec des ventes qui seront, au fil des ans, jusqu’à 6 fois supérieures à celles du cabriolet.

 

 

 

En fibre de verre au début, la C3 termine sa vie avec de nombreuses pièces en simple plastique

Le plastique c’est fantastique…        

Devant à la fois concevoir une voiture séduisante et performante tout en n’utilisant que des organes mécaniques de grande série, Harley Earl, fondateur et directeur du département de style de General Motors dota, dès ses débuts, la Corvette d’une carrosserie futuriste, aussi bien dans sa forme que dans sa réalisation. C’est en effet la première voiture de série au monde à posséder une carrosserie en fibres de verre.

Corvette C1 fibre de verre

 

La C3 en hérite bien évidemment. Mais un vieillissement mal maîtrisé et l’augmentation de la production pousse les ingénieurs à s’intéresser à des composites différents. En 1973, ils passent de la fibre de verre conventionnelle au mélange à mouler en feuilles, qui permet d'obtenir des panneaux de carrosserie plus lisses dès la sortie du moule. Cela réduit le polissage de surface avant la peinture.

Progressivement, la fibre de verre est même abandonnée pour le plastique, plus léger, qui lui donne une plus grande élasticité afin de prévenir les craquelures. Celle que ses détracteurs appelaient la « baignoire en plastique » lors de son lancement en 1953 est bel et bien devenue une voiture en plastique dans les années 70…

Psychédélique et spatiale

Quelque peu démodée par les sportives européennes à caisse autoporteuse et moteur central arrière, la C3 fait appel à des innovations plus ou moins heureuses pour compenser ces handicaps. Le relevage des phares est ainsi pneumatique, de même que l’ouverture de la trappe qui masque les essuie-glaces (abandonnée en 1973). Un réseau de fibres optiques permet aussi de contrôler le bon fonctionnement des phares, feux et clignotants. Enfin, un système de ventilation à dépression « Astro Ventilation » remplace les déflecteurs présents jusqu’alors sur les voitures.

Corvette C3 Astro ventilation
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Cette référence à l’espace n’est pas anodine. Même si la NASA interdit aux astronautes de faire la promotion de quelque produit commercial que ce soit, la Corvette est intimement liée à la conquête spatiale. En fait, depuis les débuts des programmes Mercury et Apollo, la Corvette occupe une place de choix dans le garage des astronautes. Alan Shepard en a possédé 10 ! Mais l’équipage d’Apollo 12 veut aller plus loin. Dick Gordon, Charles Conrad et Alan Bean demandent à Jim Rathmann, le concessionnaire attitré de la NASA, de leur fournir trois Corvette 69 identiques. Les coupés 427 sont alors peints d'une couleur spéciale : une livrée or "Riverside Gold", en référence aux pièces métalliques du module lunaire, rehaussée de noir pour rappeler les réacteurs de Saturn V. La Corvette obtient alors une forme de consécration lorsque le magazine Life publie le portrait des astronautes posant devant leurs « Astrovette ».

Apollo 12 Astrovette
La Corvette C3 n’est pas allée sur la lune mais elle est devenue la voiture « officieuse » des astronautes d’Apollo 12
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Sensations fortes… au début

Avec la C3, les amateurs de sensations fortes en ont pour leur argent. Le châssis et les moteurs sont ceux de la Sting Ray mais les puissances sont encore en hausse. Le plus « petit » moteur, un V8, 5,7 l développe tout de même 304 ch. alors qu’à l'autre bout de l'échelle le « big block » 427 ci (pour cubic inch), soit 7 l, revendique jusqu'à 441 ch. Et il y a mieux. Le L88 doté de culasses en aluminium, de poussoirs mécaniques, d'un carburateur quatre corps capable de débiter 79 m³ de mélange à la minute (!) et d'un taux de compression record de 12,5 : 1 (qui l’oblige à fonctionner à l'essence d'avion) approche les 500 ch. Pourtant, sur la documentation technique, il ne délivre « que » 436 ch. En fait, pour freiner l'usage de ce moteur de compétition sur la route, Chevrolet a sciemment sous-estimé sa puissance. Elle est donnée pour un régime de 5200 tr/mn alors que le bloc peut allègrement grimper jusqu'à 6500 tr/mn. En réalité, au banc de puissance, un L88 en pleine santé développe 480 ch. (DIN) à 6000 tr/mn. À comparer aux 352 ch. d’une Ferrai 375 GTB/4, pourtant présentée, lors de sa sortie en 1968, comme « la voiture de série la plus puissante du monde »…

Essai Chevrolet Corvette C3 cabriolet 1968, 427 cubic inch : Peur bleue !
Corvette C3 L88 accélération
En 1968, la Corvette C3 équipée des moteurs big block « haute performance » était la voiture de série la plus puissante du monde
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Thomas Antoine/ACE Team
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En 1968, le moteur le plus puissant disponible sur la C3 développe 130 ch. de plus que celui de la plus puissante des Ferrari !

Mais il y a plus fou ! Le L88 est épaulé, en 1969, par un 7 l encore plus redoutable : le ZL-1, dont l’option coûte 4718,35 $, soit le même prix que la voiture ! Tout en aluminium, ce bloc, dérivé de celui des CanAm victorieuses du championnat, développe la même puissance que le L88 (480 ch. réels) mais pèse 45 kg de moins. La Corvette ZL-1 est alors la voiture de série la plus performante du monde. Hélas, c'est aussi la plus rare. Seuls deux exemplaires sont produits. Ils existent toujours et leur valeur en collection dépasse celle de nombreuses Ferrari prestigieuses.

Corvette ZL1
Seules deux Corvette ZL-1, équipées du V8, 7 l, tout en aluminium ont été produites pour une utilisation routière, mais 144 moteurs ont été fabriqués
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Mais la période faste touche à sa fin. Le début des années 70 voit bien l'arrivée d'un big block encore plus gros (7,4 l) et d’un small block haute performances (LT-1) développant 370 ch., mais les normes antipollution rognent petit à petit les ailes de la Corvette. C’est le chant du cygne des mécaniques exubérantes. En 1975 la réglementation a définitivement raison de leur fougue. Cette année-là, la version de base ne développe plus que 165 ch. ! Heureusement, les puissances remonteront progressivement pour repasser, avec les moteurs à injection, au-dessus des 200 ch. en 1982, date d’arrêt de la production de la C3.

Corvette C3 1975
En 1975 la corvette C3 « touche le fond ». Cette année-là, le V8, 5,7 l ne développe plus que 165 ch. sur le modèle de base (ici L 82 de 200 ch.)
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En 1975, le cabriolet est supprimé à cause de la phobie sécuritaire américaine

La Corvette C3 sacrifiée sur l’autel de la sécurité

La sécurité dicte aussi sa loi. Dans les années 70, des pare-chocs en plastique, répondant aux normes de choc venant d’entrer en vigueur aux USA, remplacent les éléments chromés. D'abord à l'avant (1973), puis à l'arrière (1974). On ajoute des barres de renfort dans les portières et les pneus radiaux font leur apparition. On peut d'ailleurs douter de leur efficacité en matière de sécurité puisque leur indice de vitesse (U) n'autorise que 200 km/h alors que le modèle le plus rapide atteint 225 km/h ! 1975 est surtout la dernière année de production du cabriolet, victime de la phobie sécuritaire déclenchée quelques années plus tôt par l’avocat Ralph Nader.

Ce qui est étonnant c’est que malgré la perte de son caractère bestial et l’arrêt de la décapotable, les ventes de la C3 ne fléchissent pas. Mieux même : elles augmentent ! En 1976 il s’en vend 46 558 et la Corvette franchit le cap du million d’unités l’année suivante. 1979 constitue même une année record avec 58 307 unités vendues. Il faut dire qu’elle coûte moitié moins cher qu’une Porsche 911 pour des performances assez proches !

Corvette C3 cabriolet 1975
1975 est la dernière année de production du cabriolet pour la C3. Il n’y en aura que 4629 exemplaires
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Jean-Luc Moreau
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Une sportive à bout de souffle

Malgré des chiffres de production encore flatteurs et un ultime restylage en 1980, la fin de la C3 marque aussi celle d’un concept suranné. En 1982, son châssis souffle en effet ses 20 bougies ! Une antiquité dans une catégorie où les progrès sont aussi fulgurants que spectaculaires. Au fil des ans, le squale agressif et rapide des débuts s’est aussi mué… en tortue. Certes, sa gueule inimitable est toujours là. Elle demeure d’ailleurs son unique atout face à une concurrence (Datsun 240Z, Mazda RX-7, Porsche 924…) tout aussi performante et pas plus chère.

Le plus cruel c’est que cette lente agonie n’inspire ni respect ni compassion puisque le magazine Car and Driver qualifie même, en mars 83,  la C3 de « fossile en fibre de verre » lorsque GM dévoile à la presse les modèles de présérie de la C4, une vraie sportive qui peut enfin se mesurer aux fleurons de l’industrie allemande et italienne. Mais ça, c’est une autre histoire…

Corvette C3 1982 collector Edition
La « Collector Edition Hatchback » est la toute dernière Corvette C3 fabriquée
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©2019 Courtesy of RM Auctions
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Chevrolet Corvette C3 fiabilité
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