Coventry – Genève en Jaguar Type E : l’histoire d’une course folle

Publié le jeu 18/07/2019 - 06:37 . Mis à jour le lun 23/09/2019 - 16:42. par Jean-Luc Moreau

En mars 1961, la nouvelle Jaguar type E déclenche un raz-de-marée lors de sa présentation au salon de Genève. L’engouement est tel que le patron de la marque réclame d’urgence un second modèle d’exposition à l’usine. Il fait de la route dans la nuit, aux mains du pilote d’essai maison, à près de 110 km/h de moyenne…

Jaguar Type E "9600HP"
La Jaguar E-Type immatriculée 9600HP est la première à avoir été dévoilée à la presse au Salon de l’automobile de Genève 1961. C’est l’un des tout premiers prototypes de pré-production, construit à la main.
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Michael Zumbrunn
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Parfois, la réalité dépasse la fiction. Ainsi, la présentation de la nouvelle Jaguar Type E s’est plutôt déroulée de façon rocambolesque. D’ailleurs, ce scénario, bien plus palpitant que toute la saga Fast and Furious, mériterait presque un film… si son contenu n’était pas désormais politiquement incorrect !

Le coupé arrive par la route 30 minutes avant la présentation à la presse !

Nous sommes début mars 1961. Jaguar est sur le point de dévoiler sa nouvelle sportive. C’est un évènement planétaire attendu car la Type E promet de véritablement révolutionner l’automobile par son style, sa technique et ses performances. Évidemment, depuis des semaines, la presse britannique brûle d’impatience d’essayer cet « ovni » sur roues. La pression est si forte que Sir William Lyons, le patron de la marque, accorde ce privilège à quatre journalistes du Times, d’Autosport, de The Telegraph et de Motorsport. À l’issue des essais du coupé 9600HP ils sont enthousiastes et leurs articles vont  contribuer, c’est vrai, au lancement du « phénomène » Type E. Mais ce contretemps a gravement perturbé le calendrier de Jaguar, si bien que le 9600HP, qui est destiné à l’exposition helvétique, doit prendre le chemin de la Suisse par la route au tout dernier moment.

Présentation Jaguar Type E parc des Eaux-Vives
La veille du salon de Genève, la présentation à la presse de la nouvelle Jaguar Type E a lieu dans les jardins l’hôtel restaurant du parc des Eaux-Vives
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Jaguar
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Bob Berry, responsable de la communication, se charge du convoyage « à fond » comme il se plaît à le raconter (rappelons qu’à l’époque, les limitations de vitesse n’existent pas encore). La présentation à la presse doit débuter à 16h30, ce 15 mars 1961, veille du salon de Genève, à l’hôtel restaurant du parc des Eaux-Vives. Bob Berry arrive sur place à 16 h… Juste le temps de nettoyer la voiture et c’est un véritable triomphe. « Tu la vois, tu la veux » commente un spécialiste… Tous veulent monter à bord, l’essayer, ce qui inquiète Sir William Lyons. Il craint une émeute sur le stand du salon. Il faut absolument une 2e voiture…

Sir William Lyons lors de la présentation de la Jaguar Type E
Face à la vague d’enthousiasme que déclenche la Type E, Sir William Lyons, le patron de Jaguar, réclame d’urgence une 2e voiture à l’usine pour l’exposer au salon
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Jaguar
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Le Canonnball avant l’heure

« Demandez à Dewis où il se trouve. Dites-lui de tout laisser tomber et d’apporter la Type E cabriolet à Genève ! » les propos de Sir William Lyons sont clairs. Norman Dewis, le pilote d’essai de Jaguar, raconte la suite. « Ce jour-là, nous faisions des essais de freinage sur les pistes d’essai du MIRA avec la Type E cabriolet 77RW. Le responsable du circuit est venu me voir en m’annonçant qu’il fallait que je rentre d’urgence à Coventry. Je suis arrivé à l’usine vers 14 h et mon patron, William Heynes, m’a alors dit que je devais amener la voiture à Genève le plus tôt possible. Il a fallu démonter tout l’appareillage de tests. Il était 19h45 lorsque j’ai pris la route. Je devais absolument arriver à Douvres avant 22 h pour prendre le ferry ».

À 160 km/h dans les rues de Londres !

Il est sans doute intéressant d’apporter à ce moment une petite précision. Aujourd’hui, pour couvrir les 320 km qui séparent Coventry de Douvres, il faut 3h30 par l’autoroute M 40. Elle n’existe évidemment pas en 1961 (sa construction a débuté en 1967). Pire, à cette époque, il faut traverser Londres ! Norman Dewis l’a confessé depuis, il a traversé la capitale britannique à une vitesse de 160 km/h ! Il est arrivé de nuit à Douvres et les portes du ferry étaient fermées…

« J’étais persuadé d’avoir loupé le bateau, continue Dewis. Mais un gars est arrivé avec une torche et a éclairé la voiture. C’est la nouvelle Jaguar Type E m’a-t-il demandé ? On la voit partout dans les journaux. Elle est fantastique ! Il a alors pris son talkie-walkie et dit : « vous devez faire monter ce type sur le bateau, il a la nouvelle Jag ».

Jaguar Type E "77 RW"
Le pilote d’essai maison, Norman Dewis, prend le volant de ce cabriolet «77 RW » et fait la route de nuit entre Coventry et Genève
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Jaguar
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La traversée Ostende – Douvres par la « malle » (le nom de la liaison en ferry) dure environ 3 h pour une distance de 112 km. Le temps de décharger les véhicules, Dewis reprend la route vers 1h30. Il y a de la brume. Il ne peut pas rouler aussi vite qu’il le veut. Heureusement, l’horizon s’éclaircit une fois passé Bruxelles et la Type E peut s’exprimer pleinement sur les routes belges et françaises (il n’y a encore pas d’autoroutes sur le trajet). « Je n’ai pas cherché à rouler trop vite explique Norman Dewis. Je ne voulais pas faire chauffer la voiture. Je roulais entre 130 et 150 km/h. En revanche, comme j’étais habitué à conduire pendant de longues heures lors des tests, je ne me suis arrêté que pour faire le plein de carburant ».

Jaguar Type E "77 RW"
Norman Dewis arrive à 10 heures à Genève, soit 11 h après son départ. 1100 km à 110 km/h de moyenne, un exploit qui ne sera jamais réédité
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Jaguar
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William Lyons attend la voiture à Genève pour 10 h. Dewis est juste à l’heure. « Il s’est approché de moi, a regardé sa montre et a juste dit : « je pensais que vous alliez y arriver Dewis ». Ça a été son seul compliment » commente Norman Dewis, en ajoutant « il n’était de toute façon pas très bavard ! ».

L’exploit est pourtant remarquable. Si l’on retranche le temps du passage en bateau, Dewis a couvert les 1100 km qui séparent Coventry de Genève en 11 h exactement à la moyenne hallucinante de 109,43 km/h. Depuis, de nombreux amateurs de courses sauvages ont tenté de battre ce record, sans jamais y parvenir… D’autres ont refait le même périple en Jaguar Type E sans chercher à tenir les délais. Une belle idée de ballade, non ?

Norma Dewis Jaguar
Même un demi-siècle plus tard, Norman Dewis gardait un excellent souvenir de ce périple fou. Il est malheureusement décédé le 8 juin 2019.
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