Jacques Chirac : le président « classe CX » !

Publié le lun 07/10/2019 - 14:39 . Mis à jour le lun 07/10/2019 - 16:44. par Thierry Astier

Disparu le 26 septembre dernier, Jacques Chirac a laissé une trace particulière auprès des amateurs d’automobiles, en particulier Citroën : l’homme qui murmurait à l’oreille des CX…

Citroën CX Jacques Chirac
Jacques Chirac utilisera plusieurs CX, presque toujours Prestige. La plus emblématique reste celle-ci, immatriculée « 19 FLX 75 » (en hommage à sa chère Corrèze !), une Turbo de 1985. La plus rare (1 190 exemplaires) et exclusive des CX.
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"Archives Nationales"

Bien sûr, Citroën et la présidence de la République, c’est une longue histoire. Cela commence timidement à la fin des années trente : quelques Traction 15 Six sont affectées aux services de l’Elysée à la fin du mandat d’Albert Lebrun (ultime président de la 3ème République, de 1932 à 1940). En effet, la première des Citroën réellement avant-gardiste se passe de marchepieds, ce qui n’échappe pas aux services de sécurité du chef de l’État : impossible de les utiliser pour sauter sur le véhicule en roulant, scénario qui avait conduit à l’assassinat de l’archiduc Ferdinand, déclencheur de la 1ère Guerre Mondiale.

Citroën 15 six Limousine Franay
La Citroën 15 six limousine réalisée par Franay en 1956 pour le président René Coty
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Communication Citroën

Après la seconde guerre mondiale, c’est finalement René Coty, second (et déjà dernier !) président de la 4ème République, qui fait entrer Citroën à l’Élysée par la grande porte, avec les commandes coup sur coup d’une limousine carrossée par Franay (1955) et un landaulet Chapron (1956), l’un et l’autre encore sur base de Traction 15. Par la suite, chacun sait à quel point la mandature du Général de Gaulle (1958-1970) se confond avec la glorieuse carrière de la DS.

Citroën 15 six Landaulet Chapron
La Citroën 15 six landaulet d'apparat de Chapron servira à la présidence jusqu'en 1974
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Communication Citroën

Gaulliste, donc en DS ?

Nul n’a oublié la noria permanente de DS noires, reléguant toutes les rivales (Simca Vedette, Renault Frégate puis Peugeot 504) aux rôles subalternes. La tradition est maintenue sous la présidence Pompidou. De fait, Jacques Chirac, qui accède au poste de Ministre de l’Agriculture en 1972 après plusieurs postes de Secrétaire d’État (à partir de 1968), commence par goûter au moelleux de lupanar des DS Pallas. On en compte d’ailleurs au moins une à son service immatriculée en Corrèze (19 KX 19), qu’il utilise beaucoup sur place pour ses mandats locaux de député ou de président du Conseil Général. Noire comme il se doit, il s’agit d’une 23 Pallas à injection électronique, le plus souvent conduite par Jean-Claude Laumond, entré au service de Jacques Chirac également en 1972, et qui sera en quasi-permanence son chauffeur attitré jusqu’en 1997.

Citroën DS protocolaires
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Communication Citroën

Par la suite, lors de son premier séjour à Matignon sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, l’éternelle DS reste l’un de ses moyens de transport les plus familiers. Mais plus l’unique : la relève est arrivée ! Cela étant, à l’évidence, le président Giscard souhaite changer de style avec ses prédécesseurs à plus d’un égard. De fait, cette fois le jeu s’ouvre pour les constructeurs français. Si l’heure n’est pas encore venue pour Renault de s’imposer, et Simca est hors-jeu faute de haut de gamme convaincant, Citroën n’a plus les coudées franches. Un changement majeur qui s’explique en partie par le positionnement ambigu de la nouvelle CX : initialement, elle n’entend pas remplacer de façon claire la DS… Les prémices de ses études visaient d’ailleurs une 1 600/1 800 cm3 apte à rivaliser avec la 504, plus qu’un véritable vaisseau-amiral. Si le projet est revu à la hausse trois ans avant sa sortie, cette deux litres fuselée semble hésiter à tuer son encombrante aïeule. Durant sa première année de commercialisation, impossible d’obtenir sur les premières versions un intérieur cuir, la climatisation, l’injection, la boîte « 5 » ou même la direction assistée.

Citroën CX 2400 super
La CX première mouture ne séduit pas les représentants de l'Etat qui lui préfèrent toujours la DS
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Communication Citroën

Revanche du Lion ?

En prime, durant les troublées années soixante-dix, les services de sécurité de protection des personnalités commencent à se mêler du choix des véhicules. En dépit d’un niveau de sécurité active hors pair, la Citroën CX ne trouve pas réellement grâce à leurs yeux : les portières n’ouvrent pas assez largement pour extraire rapidement les occupants ! Et l’on découvrira plus tard qu’il n’est pas possible de blinder efficacement son pare-brise ultra-bombé sans créer pour les chauffeurs un dangereux effet de loupe.

Mais, surtout, le nouveau vaisseau à chevrons est nettement plus bas et plus ramassé que son aïeule, perdant 11 cm en hauteur et 28 cm sur l’empattement, mal adapté aux hautes statures comme celle du président et de son premier ministre... De fait, d’emblée Peugeot tient pour la première fois la corde, avec sa raide et compassée 604, qui sera la monture favorite – mais pas unique ! – du nouveau président de la République, Valéry Giscard d’Estaing.

Citroën CX Prestige
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Communication Citroën

Suite au lancement de la berline CX en 1974, la déclinaison Prestige de 1976 retrouve l’empattement extra-long de la DS, un équipement et une motorisation plus ambitieuse de 2,4 litres. Le toit est ensuite surélevé, à la demande originelle de l’Elysée !

Citroën CX Prestige
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Communication Citroën

Toutefois, la CX n’est pas totalement exclu de la course à l’Elysée. Citroën hâte la présentation en avant-première de la variante à empattement allongé de 25 cm, la Prestige, dévoilée dès juillet 1975 à une poignée de privilégiés. Puis la commercialisation de cette version d’apparat débute en février 1976, l’Elysée fini par en commander deux durant son mandat. La première est livrée en décembre 1976 et étrenne à la fois l’injection électronique et le toit surélevé. Jacques Chirac, de son côté, alterne encore un temps entre la 604, à bord de laquelle il quitte Matignon après avoir démissionné en août 1976, et une poignée de DS officielles.

Jacques Chirac est victime d'un accident à bord d'une CX

La CX entre pour de bon dans la vie de Jacques Chirac à partir de 1977, année où il emporte la Mairie de Paris. Et, à l’évidence, l’homme politique semble conquis par la grande Citroën, en particulier dans sa version la plus vaste, à la mesure de sa stature (1,92 m), sans parler de ses qualités proverbiales de confort et de tenue de route. C’est pourtant à la place passager avant d’une simple berline 2 400 Pallas immatriculée « 500 MT 19 » qu’il est victime d’un terrible accident de la route sur les routes corréziennes en novembre 1978. Sans rancune, car il continue d’être le plus souvent fidèle à la grosse Citroën, malgré quelques infidélités avec une brochette de Renault 25, souvent Limousine, durant les années quatre-vingt, notamment à l’époque de son gouvernement de cohabitation avec le président Mitterrand (1986-1988).

Citroën CX Jacques Chirac
Avec les interminables campagnes électorales, le député corrézien a vite pris goût au confort et à la tenue de route sereine de la grosse Citroën. Et ce, en dépit d’un grave accident (en passager !) en 1978. Sans rancunes…
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"Archives Nationales"

La consécration absolue pour le couple Chirac-CX reste bien sûr le fameux périple accompli dans Paris le soir de son élection au mandat suprême, le 7 mai 1995 ! Cette fois, il s’agit à nouveau d’une Prestige, dans sa définition la plus achevée, la Turbo. Et les journalistes qui suivent le cortège du nouveau président ne manquent pas d’être surpris, à la fois par l’allure un rien vieillotte de cette CX bardée de chromes et son étonnante capacité à semer les motos de la presse en un clin d’œil…

1995, retour sur le devant de la scène !

Son ex-chauffeur Jean-Claude Laumond l’évoque d’ailleurs quelques années plus tard avec une certaine émotion le temps d’un documentaire télévisé. Sous son allure de paisible carrosse, la routière chevronnée reçoit en effet un moteur 2,5 litres suralimenté de 168 chevaux offrant 30 mkg de couple, la fameuse CX Prestige Turbo « chiraquienne » immatriculée « 19 FLX 75 » se passant en outre de tout blindage plombant ses performances. Il s’agit d’un des premiers exemplaires produits (1985), muni de toutes les options (toit vinyle, cuir, ABS…) et de quelques équipements particuliers (téléphone dans l’accoudoir central arrière, liseuses articulées…). Si elle participe encore par la suite à quelques déplacements officiels, Jacques Chirac fini par la racheter à la Mairie de Paris en janvier 1997, pour en faire ensuite don au musée qui porte son nom en Corrèze, à Sarran.

Citroën CX Jacques Chirac
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"Archives Nationales"

Elle y est toujours visible, clou d’une exposition sur les voitures de chefs d’état qui se termine le 30 novembre 2019. Par la suite, si le président Chirac n’adoptera jamais régulièrement la XM, faute d’un allongement adéquat (au profit d’une Safrane blindée), il revient pour de bon à Citroën le 14 juillet 2005 : lors de son second mandat, la marque française fait de l’Elysée son premier client pour la nouvelle C6, portant toujours son chiffre fétiche le « 19 » (immatriculation : 19 QGS 75). Cette fois, cela ne lui porte pas chance, car autant la CX a connu le succès (1 042 460 exemplaires, dont 22 674 Prestige), autant la C6 sera un échec cuisant (23 421 unités). Mais pour de nombreuses raisons qui n’ont pas grand-chose à voir avec son statut de « carrosse de l’État » !

Citroën CX Prestige
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Communication Citroën

Merci à Étienne Roux, auteur de l’intéressant livre « Voitures de présidents de la Vème République » (éditions Chêne/EPA), pour son aide efficace, ainsi qu’à Pierre Blind du CX Club de France.

Musée du Président Jacques Chirac : www.museepresidentjchirac.fr

Un extrait de documentaire évoquant les mémoires de son chauffeur à bord de la Prestige Turbo : https://www.dailymotion.com/video/x1opmr

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