Les coulisses du musée Schlumpf

Publié le ven 11/10/2019 - 05:55 . Mis à jour le ven 11/10/2019 - 08:30. par Jean-Luc Moreau

Le musée national de l’automobile « collection Schlumpf », ce n’est pas seulement une exposition extraordinaire, c’est aussi une formidable réserve, des archives et un atelier, dédiés à la préservation du patrimoine automobile. L’argus Classic vous propose une visite privée dans des lieux que les visiteurs ne voient habituellement pas

musée national de l’automobile « collection Schlumpf » réserves
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team
Voir les photos

Qu’on l’admire ou qu’on le regrette, les frères Schlumpf ont constitué une des plus belles collections automobiles au monde. Un trésor qui est aujourd’hui devenu un patrimoine national ce qui implique une tout autre approche de la conservation. En effet, comme une très grande majorité de collectionneurs, les deux industriels cherchaient avant tout à posséder un parc roulant. Les restaurations qu’ils ont effectuées à l’époque étaient donc complètes : carrosserie, moteur, peinture, dans le respect plus ou moins proche de la vérité historique. Ce n’est pas l’approche patrimoniale du musée aujourd’hui.

musée national de l’automobile « collection Schlumpf »
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team

La préservation avant tout

Avant même de parler de restauration, il est ici question de sauvegarde. Tous les véhicules exposés dans le musée possèdent leur descriptif complet. Il permet de juger précisément de leur état et d’intervenir au moment opportun pour éviter leur dégradation. La première étape est le diagnostic. On peut ainsi déterminer l’état technique d’un moteur sans opération intrusive grâce à une analyse vibratoire. Il faut aussi lutter contre la détérioration naturelle de certains métaux comme le magnésium ou l’attaque du bois par les insectes. Un tiers des 600 voitures est concerné par ce programme, effectué en partenariat avec l’université de Mulhouse.

musée national de l’automobile « collection Schlumpf »
Crédit photo :
Jean-Luc Moreau
Ici, c'est l'authenticité qui prime
musée national de l’automobile « collection Schlumpf »
Crédit photo :
Jean-Luc Moreau

Le respect strict de l’origine

Une fois le diagnostic posé, le musée national de l’automobile possède un atelier qui peut s’enorgueillir d’être un des seuls, sinon le seul, à travailler dans le strict respect de l’origine, cela afin de conserver les véhicules les plus authentiques possibles. Ici, par exemple, il n’est pas question de changer purement et simplement un élément usé ou abîmé. Si une pièce d’origine est remplacée par une refabrication (les freins par exemple), les pièces échangées sont conservées, archivées, photographiées et peuvent même être remontées si le véhicule doit être remis en strict état d’origine, quitte à ce qu’il soit non roulant ! D’ailleurs, toutes les opérations affectées doivent être réversibles. On ne peut par exemple pas faire un trou ni ajouter de la soudure à la matière d’origine. Il a donc fallu mettre au point des techniques de réparation uniques. Ainsi, un collecteur d’admission en alliage léger sera réparé avec des soudures à l’étain, car il a une température de fusion plus basse que celle de l’aluminium. Il suffira donc de chauffer la pièce à 232 °C pour faire disparaître toute trace de soudure.

musée national de l’automobile « collection Schlumpf » atelier
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team

Il faut parfois se replonger intégralement dans l’étude des technologies anciennes. Avant sa restauration, il a fallu 6 mois de recherches aux techniciens du musée pour maîtriser la conception et le fonctionnement d’un système de gazogène installé sur une Citroën traction. C’est la même chose pour une voiture à vapeur, les spécialistes de ce type d’automobile étant aujourd’hui peu nombreux dans notre pays…

Citroën Traction gazogène
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team
Voir les photos
Il a fallu réapprendre le gazogène
Citroën Traction gazogène
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team

Cette restauration absolue dans les règles de l’art exclut le recours à des technologies modernes. Par exemple : pas d’allumage électronique, pas de composants électriques modernes, pas de bougies modernes, etc. Enfin, si pour faire rouler un véhicule il n’y a pas d’autre solution que de refaire des pièces, elles sont frappées d’un logo d’identification du musée. Le retour à l’origine, même non roulant, est ainsi possible. Pas question non plus de refaire une peinture neuve sur une voiture. Là aussi, si des retouches sont nécessaires, elles doivent être visibles pour qu’on distingue l’origine du restauré.

musée national de l’automobile « collection Schlumpf » atelier
Ici, les peintures « polies lustrées » ne sont pas à l’ordre du jour. Au contraire, toutes les retouches doivent être bien visibles
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team

Un parc roulant de 150 voitures

Même si l’objectif numéro un du musée national de l’automobile « collection Schlumpf » est la préservation de ce patrimoine, les conservateurs n’ont pas oublié qu’une voiture est avant tout faite pour rouler. De 1982 à 2000, 150 voitures, représentatives de la collection, ont été choisies pour composer le « parc roulant ». Le mot est trompeur car certaines ont été remises en route mais ne sont pas forcément en état de rouler. D’autres fonctionnent parfaitement. Elles passent toutes à l’atelier au moins une fois par an pour de l’entretien courant (vidange, démarrage, test sur l’autodrome) ou pour une éventuelle réparation.

musée national de l’automobile « collection Schlumpf » atelier
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team

Parallèlement, l’atelier du musée poursuit inlassablement son méticuleux travail de restauration sur un ou deux véhicules par an. Pour 2019, deux gros chantiers sont en cours. Le premier est une Pegaso Z-102 B Touring qui a nécessité 4 ans pour sa restauration totale.

Le second concerne une Panhard et Levassor Dynamic X76 Coupé Junior de 1936. Cette voiture a été préemptée par l’État français lors de la vente aux enchères de la collection Baillon en 2015. À ce titre, elle est inscrite à l’inventaire du musée national de la voiture de Compiègne mais les travaux sont effectués à Mulhouse. Presque une gageure tant son état était mauvais. C’est une épave qui est arrivée à l’atelier. Il a fallu la démonter sans rien casser, puis trouver des pièces d’époque. Heureusement, les réserves sont riches de trésors. Des moteurs de Panhard Dyna berline et coach de la même année étaient « en stock », ce qui va permettre de redonner vie à cette voiture française dont c’est l’unique exemplaire aujourd’hui répertorié dans le monde.

Panhard et Levassor Dynamic coupé junior 1936
La Panhard et Levassor Dynamic X76 Coupé Junior de 1936 est arrivée à l’état d’épave au musée de Mulhouse. Elle va être remise à neuf !
Crédit photo :
Christian Martin

30 % des voitures sont dans les réserves

Le musée national de l’automobile « collection Schlumpf », ce n’est pas seulement l’exposition ouverte au public. Dans les immenses bâtiments de l’ancienne filature se « cache » aussi un autre trésor. Dans leur boulimie d’achats automobile, les frères Schlumpf ont fait l’acquisition de nombreuses pièces. Des caisses en sont pleines ! Mais l’inventaire est un travail fastidieux… Il y a aussi une cinquantaine de moteurs en réserve.

musée national de l’automobile « collection Schlumpf » réserves
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team
Des trésors sous des bâches
musée national de l’automobile « collection Schlumpf » réserves
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team

Outre ces éléments de la collection constitutive Schlumpf, le musée récupère également, depuis 1982, des stocks de garages qui ont été fermés.

Mais le gros des réserves est constitué par deux étages d’entreposage de véhicules. Il y en a près de 200, remisés sous des bâches spéciales pour leur préservation. Il s’agit de voitures achetées par les Schlumpf et pas encore restaurées. Il y a aussi des doublons, des triplons et des autos sorties de la salle d’exposition pour les remplacer par de nouvelles arrivées afin de faire « vivre » le musée. S’y ajoutent des « cadeaux » faits au musée par des collectionneurs qui souhaitent ainsi offrir leur auto à la postérité. Enfin, c’est ici que sont stockés, provisoirement (avant leur restauration), les achats, car la collection n’a pas vocation à rester figée. Si les voitures américaines sont presque inexistantes (par choix), des marques importantes comme Jaguar ou BMW sont quasi absentes. Il va aussi falloir étoffer la collection des modèles postérieurs à la seconde guerre mondiale, qui sont assez peu représentés.

musée national de l’automobile « collection Schlumpf » réserves
Ce prototype de la Facel Vega Facellia a été offert au musée. Il attend une restauration, à l'abri, dans les réserves
Crédit photo :
©C.HUNSICKER/ACE Team

La préservation du savoir

Le musée de l’automobile de Mulhouse étant un musée national, la collection est sous la responsabilité d’un conservateur. Richard Keller, un vrai passionné d’automobile, qui occupait ce poste a été remplacé, à l’été 2019, par Catherine Fuchs que la grande aventure du « Schlumf » passionne. Car travailler ici c’est un peu comme entrer en religion !

Pat Garnier ne nous contredira pas. Cet ancien directeur du musée, aujourd’hui à la retraite, est resté consultant en valorisation du patrimoine culturel auprès du Ministère de la culture. Pour être plus clair : la mémoire du musée, c’est lui ! Et il continue d’y passer une bonne partie de son temps en travail d’archive, de recherche et de conseil.

Une équipe d’une dizaine de bénévoles vient aussi prêter main forte, chacun un jour par semaine, aux deux techniciens de l’atelier. Ce ne sont pas forcément des professionnels de l’automobile mais, eux aussi, sont animés par cette même passion.

Enfin, le musée fait appel à des sous-traitants agréés par le ministère de la culture. Outre leur excellence, le principal critère de choix est la maîtrise et la transmission des techniques anciennes. Car, c‘est aussi la mission du musée : défendre avec ferveur la préservation d’un savoir-faire rare. Mais ça, nous en reparlerons en détail.

musée national de l’automobile « collection Schlumpf » réserves
Pat Garnier est la mémoire vivante du musée. L’ancien directeur est ici devant une Volkswagen Coccinelle de 1951, premier don au musée, fait par la famille Metzger de Bâle
Crédit photo :
Jean-Luc Moreau
Voir les photos
à lire aussi