Portrait Jean-Pierre Ploué, designer et collectionneur

Publié le lun 06/01/2020 - 12:55 . Mis à jour le lun 06/01/2020 - 17:14. par Jean-Luc Moreau

Jean-Pierre Ploué est aujourd’hui directeur des styles de PSA. Il chapeaute les 330 designers qui dessinent les nouvelles Peugeot, Citroën et DS. Mais, si son travail est résolument tourné vers l’avenir, ce quinquagénaire ne néglige pas le passé, bien au contraire. C’est un fin connaisseur de l’automobile ancienne et un collectionneur passionné.

Jean-Pierre Ploué dans sa Porsche 356
Jean-Pierre Ploué au volant de sa Porsche 356 Speedster convertible D lors du Mauritius Classic Tour 2019
Crédit photo :
Cyril de Plater
Voir les photos

Jean-Pierre Ploué fait partie des hommes qui comptent dans le monde de l’automobile. Ce Bourguignon, né le 8 septembre 1962, est, depuis 2008, patron du design de PSA. Auparavant, il a été le « père » de la première Twingo lors de son passage chez Renault. Puis il a réinventé le style Citroën entre 2000 et 2008 en créant, au passage, la nouvelle signature DS. Une carrière riche, couronnée de nombreux succès qui ne doivent rien au hasard car cet esthète est passionné depuis toujours par l’automobile.

Renault Twingo 1
La Renault Twingo 1 est le premier « chef-d'œuvre » du designer
Crédit photo :
Renault Presse
Voir les photos

Comment a débuté cette passion ?

J’ai toujours aimé l’automobile. Je suis né dans les années 60, une époque où la voiture était reine. Un de mes premiers souvenirs forts c’est la Jaguar MK2 que possédaient des amis de ma grand-mère à Cannes. Je me rappelle m’être assis sur la banquette arrière et avoir regardé longuement sa planche de bord en ronce de noyer. C’était magique. Ces gros sièges épais, confortables, en beau cuir. Je trouvais ça fabuleux.

Jaguar Mark 2 3.8 l 1962
Enfant, Jean-Pierre Ploué a été marqué par le raffinement et le confort de l'habitacle de la Jaguar MK2
Crédit photo :
Bruno Ratensperger ©2013 Courtesy of RM Auctions

En quoi roulaient tes parents ?

C’était prédestiné : mes parents roulaient en Peugeot et en Citroën, déjà ! On partait en vacances dans le sud de l’Espagne et même plus loin, au Maroc, en 504 break. Et mon père préparait toute la plage arrière du break avec les valises et posait des matelas par-dessus. Avec mon frère, on dormait tout le voyage, allongé, comme en classe business dans un avion. En plus, en Espagne, on empruntait les petites routes de la côte. Il n’y avait pas l’autoroute. Donc, ça durait 3,4 jours. Je me rappelle de toutes ces lumières, ces phares de voitures dans la nuit. C’était magique. C’était l’art du voyage.

Mon autre expérience automobile d’enfant, c’était le Tube Citroën. Souvent, le jeudi, je faisais les tournées avec mon père. Il était représentant de petit matériel agricole en Bourgogne et on sillonnait la région avec son type H, qu’il adorait. Il l’a gardé très longtemps parce que c’était hyper fonctionnel avec un seuil de chargement très bas, une porte latérale coulissante.

Citroën Type H
Dans ses souvenirs de jeunesse : des tournées en Bourgogne avec son père à bord d'un Citroën Type H
Crédit photo :
Citroën
Voir les photos

Dans ta famille, il y avait des amateurs d’automobiles ?

Oui. D’ailleurs, mon grand-père a été le premier, avec le préfet de police de la région Bourgogne, à rouler en DS. Une des premières DS du département de l’Yonne. Je me rappelle d’anecdotes qui racontaient que ma mère, qui avait eu son permis très jeune, allait chercher mon père, alors militaire au groupe géographique, à Joigny, avec la DS noire… ça faisait très officiel !

Je concevais des véhicules en Lego

Tu imaginais que tu serais designer automobile ?

Non, absolument pas. En fait, c’est venu relativement tard. Ma mère, qui aimait les choses de l’art, a senti que c’était un domaine qui me plaisait. Comme j’étais plutôt bon en dessin, elle a compris assez vite qu’il fallait m’orienter vers le monde artistique. J’ai eu la chance de tomber sur un super prof de dessin, je me souviens encore de son nom de famille, c’était Monsieur Rey. De fil en aiguille, ma mère et lui m’ont orienté vers les écoles de dessin. Après le bac, j’ai passé les concours de l'École Nationale Supérieure des Arts Appliqués et des Métiers d'Art (ENSAAMA), de l’école Duperré et de l’école Boulle un peu plus tard. Ce qui m’intéressait c’était plutôt la conception. J’aimais dessiner, j’aimais peindre mais j'aimais encore plus construire, concevoir, imaginer de nouveaux produits. Mon père me donnait des défis quand j’étais petit. J’étais passionné de Lego et le challenge était de faire gravir des pentes de plus en plus raides à mes créations. J’ai fini par monter un treuil… (Rires).

Jean-Pierre Ploué
Crédit photo :
PSA
Voir les photos

Ta première voiture ?

Mes parents ne m’ont pas payé de voiture. Je l’ai donc acheté alors que j’avais commencé à travailler chez Renault après mes études. C’était une Alpine Renault Berlinette 1300 G. Je me rappelle encore du prix car j’avais pris un crédit. Elle coûtait 55 000 francs. J’ai hésité car pour 90 000 francs on avait une Dino 246 GT ! Pour en trouver une, j’ai parcouru toute la France avec mon pote Thierry Métroz (aujourd’hui directeur du design de DS). C’était compliqué car, à l’époque, ces voitures étaient dans des états catastrophiques. Elles finissaient de rouler en rallye et ne se collectionnaient pas du tout. J’ai fini par en trouver une extraordinaire. J’étais parti pour acheter une 1500, qui était plutôt un modèle rare. C’était un cultivateur qui la possédait. Quand je suis arrivé, elle était au milieu de la cour de la ferme. Comme il l’utilisait tous les jours, elle était dans un état épouvantable. On ne voyait plus les moquettes tellement il y avait de terre à l’intérieur. Elle était moche mais, il m’a fait faire un tour : c’était un avion de chasse ! Certes, elle marchait bien, mais je voulais une belle voiture. Il a vu que je faisais la moue et il m’a dit : « si vous voulez, j’en ai une autre ». Il m’a emmené dans un petit hangar et là, il y avait une 1300 G compétition client, avec une carrosserie allégée, qui était absolument superbe. On a fait affaire !

Alpine Renault Berlinette 1300 G
Sa première voiture : une Alpine Renault Berlinette 1300 G compétition client
Crédit photo :
Renault
Voir les photos

Je me rappelle, quand je roulais très vite avec cette voiture, le pavillon s’effondrait avec la vitesse tellement la carrosserie était fine. Pour être franc, elle n’a jamais super bien marché jusqu’au moment où je l’ai vendue à un collectionneur japonais. Comme je ne voulais pas la vendre comme ça, je l’ai emmené chez un spécialiste qui l’a réglée. Après, c’était une autre voiture. J’ai presque regretté de m’en séparer.

Tu as toujours eu des vieilles autos ?

Oui, toujours. J’ai eu également deux Austin-Healey 3000. J’en ai aussi acheté des plus récentes : une Aston-Martin V8 Vantage. J’ai fait une bonne affaire au moment de la crise où les traders anglais bradaient leurs voitures. Je l’ai eu pour le prix d’une Citroën C5. Évidemment, c’était un modèle à conduite à droite. J’ai aussi eu une Porsche 964.

Et puis je me suis mis à rêver d’une Porsche 356 Speedster convertible D. C’était presque devenu une obsession. Je suis allé en voir plusieurs en Belgique mais elles n’étaient pas parfaites. Et le vendeur m’a dit : « je peux vous en avoir une intégralement restaurée ». En fait, il m’a montré des photos et, le soir même, en regardant sur Internet, j’ai vu les mêmes photos. C’était la société qui les réalisait : California Porsche Restauration. Je les ai donc appelés directement. Ils en avaient trois de disponibles qui étaient en début de restauration. Il y avait une rouge, une verte et une bleue. En fait, on était trois français sur le coup. Au début je pensais qu’ils me mettaient la pression pour que je me décide. Mais j’ai découvert quelques années après que c’était vrai…

Porsche 356 Speedster convertible D
Collectionneur exigeant, sa Porsche 356 Speedster convertible D est en état concours
Crédit photo :
Jean-Luc Moreau
Voir les photos
Porsche 356 Speedster convertible D
Crédit photo :
Jean-Luc Moreau
Voir les photos

Pourquoi ce modèle particulier ?

D’abord parce qu’il est rare. Il n’a été produit qu’une seule année à 1331 exemplaires. Mais aussi parce que c’est l’esprit du Speedster 356 avec plus de confort. Sur la même carrosserie, il y a des vitres coulissantes, un pare-brise un peu plus haut et des sièges plus confortables. C’était juste avant l’envolée du prix des Porsche. Je l’avais déjà payé un prix conséquent, pour une voiture qui devait m’être livrée en état concours. Mais, alors que la restauration était en cours, le garage a trouvé un acheteur qui en proposait le double. Ça a été un combat pour l’avoir. J’ai dû faire appel à des avocats et à mes relations pour récupérer la voiture.

Porsche 356 Speedster convertible D
Crédit photo :
Jean-Luc Moreau
Voir les photos
La « folie » de la Type E m’a pris sur le tard !

Tu as combien de voitures anciennes en ce moment ?

J’ai un Land-Rover série 2 magnifique que j’ai restauré moi-même. J’ai décapé tout ce que j’ai pu, j’ai changé les pièces de carrosserie qui étaient pourries, j’ai décabossé ce qui pouvait être conservé et j’ai tout repeint comme à l’origine en prenant bien soin de repatiner l’ensemble. Il est superbe et je m’en sers vraiment comme utilitaire. L’été, je roule le pare-brise à plat, sans capote, c’est vraiment génial. J’ai aussi une Citroën 2 CV de 1957 avec laquelle je vais parfois au travail. Aussi une DS en restauration, un modèle de 1958. Une Maserati Khamsin de 1974. Cette voiture arrivait juste au moment de la crise pétrolière et l’usine en a fait très peu. 435 en 10 ans de production jusqu’en 1982. J’ai appris que Maserati sous-traitait la plupart des pièces à de petites entreprises de la région et faisait le montage ensuite. C’est une auto superbe dessinée par Marcello Gandini. La mienne est dans son jus, avec sa peinture d’origine et sa sellerie en cuir d’origine. Le moteur V8, 4,9 l, 320 ch. a 110 000 km. J’ai aussi une Jaguar Type E série 1, 3,8 l, intégralement restaurée, de 1962.

Citroën 2CV
Jean-Pierre Ploué a des goûts éclectiques en matière d'anciennes. Il prend autant de plaisir à rouler en 2 CV qu'en Maserati Khamsin
Crédit photo :
Jean-Brice Lemal - Citroën
Voir les photos
Maserati Khamsin
Crédit photo :
Maserati
Voir les photos

La Type E, c’est quoi ? C’est un rêve de gamin ou un rêve de designer ?

Les deux ! D’abord, c’est un coupé parce qu’il est beaucoup plus joli que le cabriolet. Ce dernier est sympa à utiliser mais ce n’est pas une référence en matière de style comme le coupé. C’est la forme pure, l’origine. Avec le 6 cylindres c’est aussi une voiture extraordinaire à conduire. C’est étriqué mais c’est magique. Vous accélérez et ça part ! Vous avez l’impression d’être dans une fusée tellement c’est véloce. En plus, c’est raffiné et confortable. En fait, la « folie » de la Jaguar Type E m’a pris un peu tard. Mais une fois que c’est arrivé, je ne voulais plus que ça ! Et c’est une des voitures que je vais garder parce que je me régale.

Jaguar Type E 3,8 l
La « plus belle voiture du monde » selon Enzo Ferrari a aussi fait craquer Jean-Pierre Ploué
Crédit photo :
Jaguar
Voir les photos
Jaguar Type E 3,8 l
Quoi qu'il arrive : il conservera sa Jaguar Type E
Crédit photo :
Jean-Pierre Ploué
Voir les photos

J’avais une Porsche 912 qui était très belle et que j’ai vendue en 2019. D’ailleurs, je le regrette car c’est une voiture facile à utiliser et pas trop chère. En fait, j’ai toujours cherché dans ma collection à avoir des objets iconiques avec des moyens raisonnables. Des choses comme : Mini, Land-Rover, 2 CV, DS. J’essaye d’avoir des voitures représentatives et différentes les unes des autres. Ce qui m’amuse avec les voitures anciennes c’est l’expérience différente que l’on peut avoir au volant. J’ai autant de plaisir à conduire ma 2 CV que la Maserati Khamsin ou le Land-Rover qui me sert à aller à la déchetterie

La prochaine DS aura des clignotants arrière assez hauts sur la carrosserie, comme l’ancienne DS

Est-ce que quand tu dessines des voitures, tu t’inspires de modèles du passé ?

Évidemment, même si j’adore la modernité et que je pousse mes équipes à regarder vers le futur. Par exemple, je ne suis pas fan des Revival qu’on a vu partout. Je n’ai jamais demandé à ce qu’on travaille sur une 2 CV ou une DS du XXIe siècle. En revanche, il y a de petites références au passé sur les modèles actuels comme les feux arrière à 3 barrettes sur les Peugeot. Ça, on n’y touchera pas ! La prochaine DS aura des clignotants arrière assez hauts sur la carrosserie, comme l’ancienne DS… Et c’est un scoop !

Quelle est globalement la position des marques de PSA par rapport à leur histoire ?

Quand je suis arrivé chez Citroën, Claude Satinet ne voulait pas qu’on s’intéresse à l’histoire de la marque. En fait, cette histoire était tellement puissante qu’il n’y avait aucun produit moderne qui faisait le poids. Ça devenait un vrai complexe. Je pense qu’au fond de lui il ne le pensait pas vraiment mais la conjoncture l’obligeait à le dire comme ça.

peugeot_e-Legend et 504 coupé
Jean-Pierre Ploué fait partie des fervents défenseurs du concept Peugeot e-Legend. Une réinterprétation moderne de la 504 coupé
Crédit photo :
Peugeot
Voir les photos

Et le coupé Peugeot e-Legend, c’est vraiment un coup pour rien ?

Nous, on l’aurait fait ! On a beaucoup poussé dans ce sens. Et qui sait ? Il n’est jamais trop tard…

Tu fais beaucoup d’épreuves réservées aux voitures anciennes ?

Non, assez peu car je n’ai pas beaucoup de temps. En 2019 j’avais fait un rallye en Autriche avec le club Porsche. Mais le programme était assez violent avec beaucoup de km chaque jour. Je préfère une approche plus touristique.

Jean-Pierre Ploué dans sa Porsche 356
Un instant de détente (et peut-être d'inspiration ?) sur le Mauritius Classic Tour 2019
Crédit photo :
Jean-Luc Moreau
Voir les photos

Plus dans l’esprit du Mauritius Classic Tour ?

Oui (sourire). D’ailleurs, c’est un certain Jean-Luc Moreau qui m’en a parlé. J’ai tout de suite sauté sur l’occasion. Et il faut dire que c’était génial.

Un souhait pour 2020 ?

Oui, sur le Mauritius Classic Tour, j’ai craqué (comme beaucoup de monde) sur la Riley Sprite 12-4 Special de 1936. Ça me donne vraiment envie de posséder un modèle de course d’avant-guerre comme celui-là. Jean-Paul Chemin, le propriétaire de la voiture, m’en a peut-être trouvé une…

Riley Sprite 12-4 Special de 1936
Cette Riley Sprite 12-4 Special de 1936 a tapé dans l'œil du patron du design de PSA
Crédit photo :
Jean-Luc Moreau
Voir les photos
à lire aussi